Au coeur de l'arène municipale
Source: Libération
Aubry et Delors lavent leur linge européen en public. Le père de la première secrétaire du PS a cité Juppé et Fillon pour succéder à Barroso.
Jacques Delors et Martine Aubry, en 2001. (REUTERS)
Aubry et Barroso sont dans le même bateau. Mais ce n’est pas l’actuel et très libéral président de la Commission européenne qui tombe à l’eau. Pourtant,
Martine Aubry a fait du remplacement de José Manuel Barroso l’une des deux cibles de la campagne du PS aux européennes. L’autre étant Nicolas Sarkozy. Patatras. Jacques Delors, le père de la
première secrétaire du PS a planté une épine dans le pied de sa fille, jeudi matin sur France Inter, en désignant comme successeurs de l’ancien Premier ministre portugais deux «Français»
et de droite : «François Fillon et Alain Juppé».
Solitude. Martine Aubry militait, elle, pour que le Danois Poul Rasmussen incarne une candidature de gauche débarrassée de ses oripeaux
sociaux-libéraux. «L’Europe que je veux, ce n’est pas une Europe dirigée par M. Barroso avec ses amis Sarkozy et Berlusconi, c’est une Europe qui s’incarnera dans un humanisme, un homme
ou une femme, volontaire», a martelé la première secrétaire à Bruxelles la semaine dernière. Dans une solitude de plus en plus marquée. Trois gouvernements de gauche soutiennent pour des
raisons différentes le maintien de Barroso : le Portugal, l’Espagne et la Grande-Bretagne.
Jacques Delors a donc enfoncé le clou, expliquant qu’en «en dépit des plaidoyers des socialistes français» le Parti socialiste européen (PSE) n’avait pas de candidat commun. «Si
c’est la gauche [qui gagne aux européennes de juin, ndlr], je vous donnerai le nom pour la gauche !» a-t-il ironisé après avoir lancé les noms de Fillon et Juppé. Rue de Solférino, on
minimise la disparition de Barroso au tableau de chasse : «Il y a un vote utile possible à gauche. Le focaliser sur une personne aurait été mieux. Cela ne va pas déstabiliser notre campagne,
car Barroso n’est pas connu des Français, explique Laurent Baumel, secrétaire national adjoint. L’élément fondamental est qu’il reste possible de changer l’orientation de la politique en
désignant une majorité de gauche à partir d’un texte commun - le Manifesto - qui est plus à gauche que n’a jamais été la social-démocratie européenne.» Sauf que sur ce point aussi Jacques
Delors, qui fut président de la Commission de 1985 à 1995, a savonné la planche du PS en rappelant que, «dans le Parlement européen, on ne peut gouverner que par des compromis entre
le centre droit PPE [Parti populaire européen, ndlr] et le PSE. Si on fait un clivage trop fort lors des élections, ensuite ça peut devenir ingouvernable».
Polémique. Des propos qui ont provoqué une levée de bouclier au PS. «Il raisonne de façon institutionnelle, selon le schéma classique de cogestion entre PS, sociaux-démocrates et
démocrates-chrétiens. Or ce schéma on veut le briser. On veut assumer le débat droite-gauche», explique un membre de la direction. Chez les strauss-kahniens, certains profitent de cette
polémique pour opposer à la vision périmée de Delors celle de leur champion invité jeudi soir sur France 2 : «Dominique a mis en avant la possibilité de faire vivre en Europe le clivage entre
régulationnistes et libéraux. Avec la nécessité de mettre en œuvre des plans de relance plus ambitieux», plaide Laurent Baumel. Le royaliste Vincent Peillon, tête de liste du PS dans le
Sud-Est, se livrait jeudi à une explication de texte embarrassée des propos de Jacques Delors, qui figure en tête de ses soutiens et devrait venir le soutenir à Marseille : «Delors votera à
gauche, il soutient notre liste et souhaite une majorité de gauche. Mais tout le monde annonce que la droite sera majoritaire. Donc, si ça ne peut pas être un socialiste, il préfère un homme de
droite qui n’est pas ultralibéral attaché à des valeurs.» Et le principal lieutenant de Ségolène Royal d’ajouter que Jacques Delors «est extrêmement préoccupé par la situation de la
Commission européenne et l’idéologie de Barroso. Il considère que le premier objectif est de le sortir. Mais son sujet, c’est l’Europe, pas l’élection dans tel ou tel pays». Dur, dur pour
Aubry qui rame dans l’Hexagone.
MATTHIEU ÉCOIFFIER